La croissance économique : un phénomène historiquement récent

Les historiens s’accordent généralement sur le fait que le niveau de vie des êtres humains sur l’ensemble du globe n’a que peu évolué depuis l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle (entre l’an 0 et l’an 1000 l’économie mondiale aurait même décliné), mis à part une embellie en Europe occidentale entre le Xe et XIIIe siècles, annulée par les épidémies et les famines des XIVe et XVe siècles.Ils s’accordent aussi à constater qu’il y a de grandes disparités selon les peuples et selon les époques, avec très tôt l’apparition d’objets très spécialisés qui supposent une grande variété de biens disponibles, et donc une division sociale du travail assez poussée. Sachant qu’on a affaire à des sociétés où presque toute la population est rurale, il est de toutes façon presque impossible d’obtenir la statistique de leur production consolidée, puisque celle-ci est presque complètement locale, voire familiale (bâtiment, mobilier, confection, alimentation, services,…), et très marginalement commerciale, de telle sorte qu’il est impossible de reconstituer un standard moyen de consommation et de l’évaluer en monnaie. La croissance économique, aussi bien comme phénomène que comme donnée objectivable, est donc quelque chose de récent, lié à l’urbanisation des sociétés et à l’apparition de statistiques nationales. Jusqu’aux années 1970, c’était aussi un phénomène géographiquement limité, qui concernait surtout les pays occidentaux et leurs dépendances, ainsi que le Japon.

Les Pays-Bas sont la première société à connaître un phénomène de croissance, au XVIIe siècle. Comme le note Henri Lepage en reprenant les analyses de Douglass North, « pour la première fois dans l’histoire connue de l’humanité, un pays se trouvait en mesure d’offrir un niveau de vie croissant à une population croissante, et cela un siècle avant que se manifestent les premiers signes réels de la Révolution industrielle. »[6]

Le phénomène s’est ensuite progressivement étendu ; la phase de développement économique depuis la montée en puissance de l’économie de marché au XIXe siècle n’a aucun précédent historique. Après le XVIe siècle, lorsque différentes parties du monde entament très lentement et à tâtons des relations commerciales, on constate des périodes de croissance économique, mais éphémères et marginales. Les écarts entre conditions de vie au XVIIIe siècle étaient réduits, pour certains auteurs comme Paul Bairoch, l’Inde possédait même un niveau de vie supérieur à l’Europe. On estime que la croissance globale de l’économie entre 1500 et 1820 n’est que d’un trentième de ce qu’elle a été depuis (de 247 milliards de dollars internationaux en 1500 à 695 en 1820, puis 33 725 en 1998).[7]Les revenus en Europe ont été multipliés par 20 depuis 1820.[7] L’Asie accélère aussi son rythme de croissance depuis un demi-siècle : le niveau de vie en Chine a été multiplié par six et celui du Japon par huit.

Cependant, au XIXe siècle le développement économique fut apparemment dans les faits assez paradoxal, entraînant des bouleversements sociaux avec l’exode rural par exemple.

Il faut dire ici que le niveau de vie et le développement n’ont commencé à être étudiés rigoureusement qu’au XIXe siècle, si bien qu’il est difficile, faute de données, de faire une comparaison entre le XVIIIe et le XIXe siècle.

En 1913, le PIB/h français était de 3 485 dollars internationaux (base 1990)[7]. En 1998, il était de 19 558 $. Le taux de croissance moyen du PIB/h était donc de 2,0% sur cette période. S’il avait été de 1,0%, le niveau de vie aurait été de 8 200 $ en 1998, soit un peu moins que le niveau de vie réel de l’Uruguay (8 314 $).

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